> Compagnie de théâtre L'Elan bleu en Normandie
° La question du genre
Q: Vous avez choisi de monter Les Trois Contes de Flaubert : La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, Un Cœur simple et Hérodias. Qu’est-ce qui fait qu’une jeune compagnie théâtrale contemporaine s’intéresse à un texte qui n’est pas de nature théâtrale, une œuvre du XIX, alors qu’il existe sans doute une multiplicité de textes de théâtre, actuels de surcroît, qui attendent d’être joués et qui peut-être auraient plus de choses à nous dire ?
R: La question est pertinente, mais j’ai personnellement aujourd’hui quelque mal à trouver des textes contemporains qui puissent s’adapter à ce que je souhaite raconter en tant que metteur en scène. Je cherche des textes qui racontent quelque chose. Flaubert est pour moi un projet de longue date. Cela fait des années que j’étais amoureux du texte. Et je me suis donné comme gageure de faire une œuvre contemporaine avec ces textes qu’on appelle « classiques ».
![© C.L’E.B.[A.R.T.S] Compagnie L’Elan Bleu](images/686_1_453.jpg?58814,95)
° La question de la réécriture
Q: Quels problèmes a donc posés cette réécriture de Saint Julien, d’un genre vers un autre ? Et d’une époque vers une autre ?
R: La réécriture a consisté à rester fidèle le plus souvent possible non pas seulement à l’histoire, mais au texte de Flaubert, à la voix de Flaubert. Et naturellement, cela était fort problématique. Au théâtre, les choses se jouent au présent, il n’y a pas de retour en arrière possible. Ce qui d’abord m’a aidé c’est que l’écriture de Flaubert est déjà très visuelle, quasiment cinématographique avant l’heure. Ses brouillons, par exemple, que j’ai pu consulter, révèlent qu’il travaille souvent par plans. Et le texte se découpe assez bien comme pour les séquences d’un scénario. L’auteur y procède aussi souvent par scènes.
Mais le théâtre c’est du temps, des personnages et un espace qui ne sont pas les mêmes que l’espace-temps romanesque. Et il a donc fallu résoudre le problème lié au temps. Ainsi, le mariage de Julien dure 3 ou 12 ans, je ne sais plus, et il nous fallait montrer ce temps. On peut s’en sortir rapidement dans le roman ou le conte par un imparfait d’habitude. Exprimer en une phrase que pendant tout ce temps, Julien restait tenaillé par un profond désir de chasse mais que la crainte de la terrible prédiction du cerf le retenait. Au théâtre, que faire ? J’ai choisi de montrer le vieillissement du personnage et le poids de ces années, sans changer de scène, en jouant d’une progression perceptible, et grâce au travail des comédiens qui permet de montrer des personnages vieillissant dans leur relation. Et apparemment cela fonctionne.
![© C.L’E.B.[A.R.T.S] Compagnie L’Elan Bleu](images/686_1_454.jpg?58815,06)
° La question du corps
Q: D’une façon générale, qu’apporte le théâtre par rapport à la représentation mentale qu’on se donne singulièrement du texte par la lecture ? Cet apport n’a-t-il pas à voir essentiellement avec la question du corps ? Qu’est-ce pour vous que le corps au théâtre ? Vous n’hésitez pas à lui faire jouer un rôle fondamental dans votre mise en scène. Alors comment concevez-vous la place du corps et de la voix qui en est le prolongement dans l’espace théâtral ?
R: J’ai eu envie de mettre en scène quand j’ai découvert la danse contemporaine. J’ai vu alors des histoires se raconter avec le corps. Et j’ai formé le projet de mêler le langage théâtral avec celui de la danse. On sépare souvent la Danse, le Théâtre, l’Opéra…Mais c’est artificiel. J’avais besoin au théâtre non pas de mime mais de corps qui vraiment s’expriment. Ainsi, la scène de chasse est entièrement racontée par le corps. Les comédiens jouent les animaux de manière codée, architecturée, plastique, en restituant ainsi l’énergie qu’il me semble y avoir dans l’œuvre de Flaubert. Et ce travail du corps me semble devoir rejoindre en profondeur l’imaginaire du spectateur qui lui-même possède une mémoire du corps lui permettant de reconnaître la sensation. Dans la scène finale, la mise à nu du corps est pour moi un geste fort seul capable de restituer la force même de ce moment raconté par Flaubert où Julien accepte de se mettre nu et de serrer contre lui le corps effrayant du lépreux pour lui communiquer un peu de sa chaleur. C’est un geste d’amour ou de sacrifice total qui empêchait à mes yeux toute demi-mesure, tout accommodement avec les règles habituelles de la pudeur. Ce qui amène effectivement du même coup par l’irruption de la nudité sur la scène et ce qu’elle provoque de fort chez le spectateur, une réaction émotive ou émotionnelle en rapport avec la charge particulièrement forte de l’acte sensé se dérouler au plan imaginaire. Un peu comme si le public touchait d’une certaine manière aussi le corps du lépreux. Sauf qu’il s’agit pour lui du corps nu d’un comédien sur la scène. Et cela, même pour un public adulte n’est jamais anodin. Même si par ailleurs on est assailli par ce type d’images dans le cinéma ou la publicité… Mais au théâtre ce n’est pas la même chose. Le corps est vraiment là. Mais le corps n’est pas seul ici en scène. Il est accompagné par la vidéo et une bande-son que j’ai fait composer spécialement, non pour faire oublier le corps mais pour le restituer malgré tout dans une perspective d’imaginaire.
° La question de l’écoute
Q: À quoi un comédien sent-il le public ?
R: L’écoute est une forme de communication magique. Il existe un lien fort entre le public et ce qui se passe sur le plateau. Moi, en tant que metteur en scène, je reste dans la salle pour sentir ce qui se passe entre les deux. Et je me souviens que le jour de la première, j’ai toussé. Je n’arrêtais pas de tousser. C’était la manière de mon corps de parler. Et les comédiens m’ont senti. Ils ont ressenti mon angoisse tout au long de la représentation. Comme ils entendent le vaste corps du public à travers toute une série d’indices qui génèrent chez eux toutes sortes de réponses en fonction de leur personnalité propre.