> Compagnie de théâtre L'Elan bleu en Normandie
![© C.L’E.B.[A.R.T.S] Compagnie L’Elan Bleu](images/687_1_456.jpg?59761,23)
Q: En quoi le travail avec la vidéo et l’approche physique sont différents dans Un Cœur simple, par rapport au précèdent volet (La Légende de Saint Julien L’Hospitalier) ?
R: Un Cœur simple marque une rupture de style, de rythme et d’époque. Des grands tableaux d’une épopée médiévale avec La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, nous passons dans ce second volet au registre du réalisme et de l’intime dans la Normandie du XIXème siècle. Cependant, notre démarche reste la même. Nous cherchons à ce que l’art de la fiction, du virtuel et l’art de l’interprétation, se prêtent mutuellement secours pour orchestrer une autre écoute, un autre regard sur les Trois contes. L’interprète trouve alors comme partenaire sur le plateau l’installation vidéo ou sonore. Cette présence virtuelle permet de répondre de manière « réaliste » aux puissantes images et atmosphères visuelles imposées par Flaubert.
Faire vivre sur scène ce texte qui n’est pas théâtrale est naturellement une nouvelle gageure. Le passage sur les planches doit s’inventer de toutes pièces, et ce surtout quand le langage est « imagé », qu’il multiplie les lieux, les personnages et les temporalités. Nous empruntons donc à Flaubert ses sources visuelles pour l’élaboration de ce qu’il appelait prophétiquement ses « scénarios ». Son écriture préfigure celle du cinéma (zoom, travelling, bandes son synchrones ou non, fondu…).
À la suite de lieux devant accueillir des situations fantastiques et épiques que nous pouvions découvrir dans La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, Un Cœur simple répond avec un espace mental peuplé de souvenirs et d’impressions. Des univers a priori antinomiques mais qui mettent l’outil vidéo devant ses responsabilités : devoir représenter un « extérieur » majestueux et mystérieux puis un « intérieur » enfoui et fantasmé ! Ainsi, les paysages et personnages filmés, les formes et les couleurs, évoluent dans le temps et dans l’espace de manière à accompagner les comédiens de chair et d’os qui habitent la scène. L’image vidéo dans ces conditions se fait également le témoin des changements psychologiques des personnages, de leurs états d’âme comme de leur rapports aux autres. Par souci de réalisme et par choix personnel du vidéaste, Laurent Mathieu, les images présentées sur scène sont issues d’un réel transformé et non virtuel recomposé. Tout part du réel, même si, parfois, il frôle l’abstraction. Les images sont transformées par le cadrage, le montage, les traitements et superpositions…la garantie, peut-être, que ces images s’intègrent d’autant mieux dans le « vivant » du spectacle, et qu’elles interpellent plus directement le spectateur.
Le travail physique sur ce volet est forcément différent. Les codes gestuels ne sont pas les mêmes puisque la source d’inspiration de l’auteur se place précisément ailleurs. Notre Félicité dans Un Cœur simple évoque dans sa gestuelle la réitération du mouvement, qui vire parfois à l’obsessionnel. La « femme de bois » que décrit Flaubert nous permet de chercher dans le registre du geste mécanique, de la femme marionnette, servante dont la gestuelle est liée au travail, à la résistance au travail, à l’usure du corps. L’auteur nous offre cette fois la vision hallucinante d’un monde mécanisé, d’êtres aux mouvements machinaux, instinctifs, sans cause ni but.
![© C.L’E.B.[A.R.T.S] Compagnie L’Elan Bleu](images/687_1_457.jpg?59761,39)
Q: Votre travail de recherche sur le plateau se nourrit de textes, objets, photos, tableaux. Au centre de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, une image, un objet était très présent : le vitrail de la cathédrale de Rouen. Quels sont, sur cette création, les éléments clefs, fondateurs ?
R: Incontestablement, c’est le « Psittacus erithacus » !!! C’est-à-dire le perroquet. Nous utilisons volontairement avec humour le nom scientifique latin « psittacus », car on le retrouve dans l’étymologie du mot « psittacisme : répétition sans compréhension. On retrouve dans les contes populaires du monde entier un nombre impressionnant de références au perroquet avec les thèmes récurrents de la parole, avec la transformation de l’homme en perroquet.
Le perroquet, animal totem, comme le cerf de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, est sans doute à l’origine de l’argument d’Un Cœur simple. Flaubert s’inspire directement d’un tableau de Manet : La Femme au perroquet. Il représente une femme au visage terne vêtu d’une robe de chambre rose pâle tenant un bouquet de violette à la main avec à ses côtés un perroquet. Rien ne rappelle, dans ce tableau, La Femme au perroquet aux attributs des lascives de Courbet. Au contraire tout dans sa composition et ses couleurs semblent représenter une femme dont la vie s’étiole. On peut ainsi dire que Félicité est la femme au perroquet de la littérature. Flaubert, sous couvert d’une œuvre de consolation, alimente sa recherche sur l’apitoiement des âmes sensibles.
Enfin, nous nous sommes attachés à ce que la dévotion de Félicité ait tout du Fétichisme dans le huis clos de sa chambre-chapelle. Elle y réunit les objets des différents moments de sa vie, comme pour la préparation d’un culte. C’est là toute la dérision du comportement fétichiste qui se déploie plus que jamais dans notre civilisation sous l’œil attentif des publicistes : élever au rang de mythe des objets du quotidien, n’importe quel objet.
![© C.L’E.B.[A.R.T.S] Compagnie L’Elan Bleu](images/687_1_458.jpg?59761,52)
Q: Gertrude Stein, fascinée par l’écriture de Gustave Flaubert, a traduit Trois contes avant d’écrire ses propres histoires, parues sous le titre Trois vies. L’histoire d’Anna fait directement écho au destin de Félicité. Vous présentez une lecture de ce texte, en amont de la création. L’écriture de Stein et le personnage d’Anna vous permettent-ils de nourrir l’adaptation de la nouvelle de Flaubert ou bien ces deux aventures sont-elles complètement indépendantes ?
R: La particularité de l’écriture de Gertrude Stein trouve un écho avec le fabuleux travail de densité, de précision dans le style auquel Gustave Flaubert est arrivé. Il est touchant de lire, selon les termes même de Stein, que tout ce qu’elle a fait a été influencé par Flaubert et Cézanne, et que ces inspirations artistiques ont donné une sensibilité nouvelle à sa composition.
Nous échangeons souvent avec les comédiennes, Nadine Darmon et Valère Habermann, sur les similitudes du parcours de la servante Anna et de celui de Félicité. Gertrude Stein fouille davantage la psychologie de son personnage. Flaubert ne livre rien sur l’intériorité de son personnage. Il nous propose simplement d’observer ses mœurs et la mécanique tristement huilée de sa vie. Cette forme de distanciation peut toucher le spectateur.
Gertrude Stein nous offre au contraire un personnage qui donne son avis, raisonne. Valère questionne Anna qui lui répond plus facilement que Félicité. Le lien qui se crée avec le lecteur est différent. La psychanalyse et une autre forme de construction du personnage sont sans doute passées par là entre l’époque de Flaubert et les années Stein. Néanmoins, Flaubert a cette faculté de laisser beaucoup de mystère sur sa Félicité. Il la laisse régir aux événements ou souvenirs de sa vie. Des « ré-actions » donc, qui permettent au théâtre de se faire, et qui laisse au spectateur une libre interprétation de sa psychologie et de ses émotions. En Bons docteurs Pécuchet, nous préconisons de lire les deux.