> Compagnie de théâtre L'Elan bleu en Normandie
Q: Sur la scène apparaissent en temps réel ces hétéronymes, et à travers eux l'univers mental de l'auteur. Pouvez-vous expliquer ce concept littéraire inventé par Pessoa et en quoi il intervient dans votre projet ?
R: L'hétéronymie chez Fernando Pessoa va au-delà du concept littéraire. Ce n'est pas un exercice de style, c'est la condition de son existence et de toute sa création. Il s'est démultiplié pour écrire. Il a été plusieurs auteurs : Caeiro, Campos, Soares. Mais au-delà du simple pseudonyme, ce sont une vie, un âge, des comportements qu'il a attribués à ses doubles, créant ainsi plus de 70 hétéronymes. Ce sont autant de masques que portait Pessoa. Pour écrire il s'est incarné en d'autres personnes, d'autres lui-même, comme un acteur le fait pour interpréter différents rôles. L'œuvre de Pessoa a quelque chose de dramaturgique, il le dit lui-même : « je suis la scène vivante où passent plusieurs acteurs ». C'est cela qui m'a interpellé. J'ai imaginé un Pessoa traversé, dans son esprit et dans son corps par toutes ces identités complexes et contradictoires.
Q: Cette fragmentation de la personnalité, où l'auteur se dédouble en diverses entités, donne lieu à un monologue démultiplié sur la scène, où l'acteur se donne la réplique à lui-même. Comment avez-vous procédé pour ne pas vous laisser submerger par cette multiplicité et ce labyrinthe mental ?
R: En lisant à plusieurs reprises l'ensemble de l'œuvre de Pessoa j'ai repéré quels hétéronymes je voulais laisser s'exprimer et se rencontrer suivant des thèmes précis. Dans un premier temps, j'ai travaillé indépendamment chaque hétéronyme pour leur créer une voix, un corps, une énergie et pour me laisser envahir par « l'esprit » de chacun. Puis j'ai cherché les articulations possibles pour passer d'un personnage à un autre.
Q: Quel rôle joue le désir amoureux et le rêve d'une femme, Ophélia, dans le spectacle ?
R: C'est le fil rouge, la trame narrative. On ne connaît quasiment rien de la vie sentimentale de Pessoa, si ce n'est cette correspondance avec Ophélia Queiroz . Mais on sent que c'était pour lui un prétexte à l'écriture, qui montre l'emprise de la fiction sur sa vie elle-même. Il interroge beaucoup cette jeune fille sur la réalité de ses sentiments, il se questionne lui-même et va jusqu'à faire intervenir ses hétéronymes dans sa relation. Ils ont tous des points de vue très différents sur la question de l'amour et du désir, où s'entrechoquent parfois la sensualité, la candeur, la froideur, l'ambiguïté, les pulsions masochistes ou encore contemplatives. Il se demande s'il est capable de ressentir quelque chose. Enfin tout cela se bouscule en lui et Ophélia devient l'objet de transfert, l'objet du désir ou du rejet. Peut-être cette relation amoureuse n'existe-t-elle même pas et qu'elle n'est que le fruit de son imagination.
![© C.L¡¦E.B.[A.R.T.S] Compagnie L¡¦Elan Bleu](images/774_1_919.jpg?38327,63)
Q: Comment la scénographie intervient-elle pour donner à voir cette démultiplication du personnage ? De quelle façon avez-vous utilisé les technologies numériques sonores et visuelles ?
R: Fernando Pessoa dit de lui : « je suis comme une salle peuplée d’innombrables et fantastiques miroirs… ». Je suis parti de cette idée. Il y a des miroirs mobiles sur lesquels sont projetées des images vidéos abstraites ou réelles ; cela provoque un jeu de phénomènes visuels étonnants de démultiplications et de déformations, où réel et virtuel se confondent. La voix est reprise au micro et transformée par moments pour donner la sensation que toutes ces voix sont dans la tête de Pessoa. L’idée étant que les effets techniques donnent l’impression que tous les événements soient générés par l’acteur, rendant visuels et palpables le labyrinthe mental et l’imaginaire de Fernando Pessoa.
Q: À travers la démarche d’écriture de Pessoa, n’est-ce pas aussi sa personnalité qui vous fascine, ainsi que son univers poétique si extraordinaire ?
R: La démarche d’écriture de Pessoa est tellement liée à sa personnalité qu’on passe à côté d’une grande partie de son univers si l’on ne prend pas conscience de cela. C’est un voyage dans un monde intérieur, le sien et le nôtre aussi ; il nous invite à nous promener dans notre imaginaire, à explorer nos territoires intérieurs : une sensation naturelle, intime et sensible, parfois douloureuse ou peu glorieuse. Cette force immense de l’élan créateur et de l’espace de liberté, qu’il a créée en échappant au réel, m’attire vraiment. Son talent s’exprime dans une solitude étrange et insondable ; un mystère qui nous laisse le choix de l’interpréter pour et par nous-même.