> Compagnie de théâtre L'Elan bleu en Normandie
« L’histoire d’Un Cœur Simple est tout bonnement le récit d’une vie obscure. Celle d’une pauvre fille de campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais » écrira Flaubert à propos de ce plaidoyer contre l’injustice, la cruauté sociale et l’ordre moral d’une IIIe République balbutiante. Nous pénétrons avec ce conte au cœur d’une sorcellerie évocatoire qui prend sa source dans un univers fantasmagorique et donne la parole aux fantômes d’une presque disparue. Au soir d’une vie humble passée au service de sa maîtresse, Mme Aubain, Félicité vit dans la solitude et l’inconfort. Presque aveugle et atteinte de surdité, elle ne perçoit le monde qu’à travers le filtre déformant et erratique de la voix de Loulou, son perroquet fétichisé. Sa gestuelle ressemble à celle d’une femme de bois, fonctionnant de manière automatique. Isolée dans son univers intérieur peuplé de souvenirs, réels et rêvés, elle voit ressurgir les êtres aimés sur les murs de sa chambre.
Le duo Félicité – Mme Aubain qui se joue en huis clos aux confins d’une sorte de harem normand, symbolise la condition de la femme dans un monde dominé par des valeurs masculines avilissantes. Et si Flaubert cherche à faire entendre au-delà des dialogues ordinaires de la raison et des sentiments, celui de l’être et de sa destinée, il tient surtout à en représenter l’assujettissement et le conformisme, en dénonçant l’uniformisation des esprits, l’histoire et le système même des croyances, la transformation du christianisme moderne en fétichisme contemporain. Récit linéaire pour la nouvelle, Un Cœur Simple s’adapte à la scène par le jeu des réminiscences du passé et des phénomènes visuels. Du théâtre-récit qui met en œuvre un espace sonore et virtuel pour faire sentir ce qu’il y a de plus somptueusement insignifiant dans un destin en quelque sorte exemplaire. Propres à faire surgir un hors-champs dans l’espace théâtral incarné sur le plateau, le son et la vidéo, ici au format cinématographique, jouent de la confusion d’esprit d’une femme vieillissante. Un Cœur simple est un spectacle dont il faut se laisser imprégner comme d’un effluve. Flaubert nous montre comment respirer au mieux d’une telle fragrance : moitié encens et moitié moisissure.