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à propos du Vampirisme

par Remy Helpiquet, 14 fevrier 2003.

         « Le rendez-vous avait été fixé à 19h30. Un petit quart d’heure de battement, l’attente des éternels retardataires, le temps aussi de garer les voitures, sur la petite route, à l’entrée du château. Une silhouette, une personne – vous la distinguez à peine – avec une lanterne, est venue à votre rencontre. Elle vous a invité à rejoindre un petit groupe de visiteurs, une cinquantaine, tout au plus, en extérieur. La liste est complète. Tout le monde est arrivé, visiblement. L’étrange hôtesse vous fait alors signe de bien vouloir vous avancer. Vous traverser la cour, et vous entrez à l’intérieur du château. Dans le grand hall, au beau milieu de la pièce, un homme étrange, aux vêtements sombres, un grand manteau noir, des oncles-griffes, noircis, un visage livide, gît là, devant vous, étendu, avachi, dans un fauteuil, immobile, comme une statue de cire. Tout le monde est entré. Le groupe de visiteurs s’est constitué en demi-cercle, autour de lui. Et l’homme se lève. Soyez les bienvenus chez moi ! Entrez de votre plein gré, entrez sans crainte et laissez ici un peu du bonheur que vous apportez. Vous avez reconnu les mots du comte Dracula, s’adressant à Jonathan Harker, venu de Londres, pour une vente, une transaction immobilière, la cession de ces bâtiments, à l’état de ruine, l’Abbaye de Carfax, et quelques autres demeures dans le centre de Londres. Mais vous n’avez pas sa peur. Vous n’êtes pas envahi par une angoisse. Le château où vous vous retrouvez maintenant n’est pas perdu dans les confins de la Transylvanie.Vous savez que vous êtes à Tourlaville, à l’intérieur du château de Ravalet, à quelques kilomètres seulement de Cherbourg-Octeville, tout là-haut, sur la presqu’île du Cotentin.L’ancien château forteresse, devenu joyau de la renaissance, offre un tout autre spectacle que les ruines de la demeure de Dracula. Les lumières de la ville, au loin, confortant la silhouette de l’édifice, n’ont pu que vous rassurez, quand vous avez longé ses murs, avant d’entrer.

                        Vous êtes venu là, ce soir, pour une représentation théâtrale. La troupe de l’Elan Bleu a eu l’idée de ce spectacle, une série de lectures, avec une mise en scène, autour du thème du vampirisme, à l’intérieur d’un château, de nuit, en plein hiver. L’espace est restreint, les pièces presque minuscules. Ce qui explique que le public admis ne pouvait excéder le nombre de cinquante participants, en entrée libre, sur inscription. Olivier Poujol a conçu ce spectacle. Il a sélectionné une série de textes. Il a imaginé la mise en voix, et en espace. L’équipe de lumière et de régie générale se charge de vous guider, de pièce en pièce, au rez-de-chaussée, à l’étage, assisté par la troupe de comédiens elle-même. (…) La recette est toute simple, mais elle est magique. Vous l’avez saisie, dès les premières minutes du spectacle. Elle ne vous trompe pas. Elle vous envoûte.

                        Les textes se succèdent, des auteurs, des classiques, Bram Stocker, Wolfgang Goethe, Voltaire, Le Fanu, Giono, Adrien Cremene, Théophile Gautier, Anne Rice…Vous les reconnaissez, parfois des extraits, parfois des souvenirs. Vous les oubliez, très vite, ou plus exactement, vous les voyez se perdre, et se confondre, à l’espace, aux formes, aux mouvements. Les textes deviendraient presque comme un son venu se perdre dans l’esthétique des lieux et de l’espace. Et vous vous laissez faire, vous vous laissez faire, car vous n’êtes pas venu pour une conférence consacrée à la littérature vampirique, parce que vous savez aussi que le sujet est immense, qu’il est presque sans fin, et surtout parce que vous n’avez pas du tout envie qu’on vous livre un catalogue d’œuvres, de littérature ou de cinéma. Vous oubliez bientôt que les vampires peuvent êtres cadavériques et ténébreux, décharnés, livides, nauséabonds, mélancoliques, que les auteurs aussi ont imaginé des vampires glamour, des vampires séducteurs. Vous savez que le un-dead, le non-mort, est passé par toutes les déclinaisons possibles et imaginables, dans l’histoire de la littérature, du cinéma, qu’il fut aussi démon, antéchrist, étrange et étranger. Le vampire, ou les vampires, qui vous sont offerts, pour cette soirée, ont quelque chose de baroque, dans leur gestuelle, comme un excès voulu et contrôlé de dramatique, une mesure d’humour qui sait pourtant se retirer, parce qu’il y a de l’inquiétude dans l’air et vous le ressentez. Vous vous direz que c’est le château qui vous saisit. Il vous semble parfois que lui aussi regarde le spectacle. Sa ligne renaissance, la noblesse de ses pierres, voudraient-elles un instant s’amuser de la soirée, ces costumes d’acteur, comme un peu décalés, ces grandes robes, ces redingotes, cette ligne, ces frusques dix-neuvième d’un vaudeville presque défraîchi, les accessoires ? Mais le château ne s’amuse pas de cet apparat. Il voit les maquillages, ces traits de noirs, autour des yeux, sur les mains, la mutation des silhouettes. Il voit aussi tout ce que bientôt les spectateurs découvrent, surpris, émerveillés, magnifiquement. Le château se glorifie de cet honneur qui lui est porté. Des projecteurs lancent une lumière blanche, pure, scintillante, sur quelques-uns de ses murs. Des éclats de lumières sont venus accompagner le jeu des acteurs, et c’est de la magie, une incandescence, des éclats, une pureté de lignes. Un font de cheminée s’illumine de silhouettes, blanches, translucides. La lumière d’un projecteur caresse le visage d’une statue, l’anime, transfigure ses traits, lui donne le nouveau pouvoir d’une autre émotion. Une femme, dénudée, s’est étendue, sur un canapé, une image, simplement, en filigrane.

                        De part en part, les acteurs surgissent, l’un à votre droite, l’une derrière vous. Vous n’avez rien vu venir. Ils déclament leurs mots, soudain, tout prêt de vous. Ils s’élancent, bondissent, se ploient, et se déploient. Souplesse des corps. Mouvements. Caresses. Etreintes.Dégagements. Baisers. Morsures. Cris. Des corps se touchent, des femmes, des hommes. Des corps se perdent, s’abîment, dans l’inconscience, dans l’envoûtement.

                        Les murs du château offrent du froid, comme une odeur de renfermé, de moisissure. La lumière blanche éclate dans sa pureté. De pièce en pièce, de salle en salle, d’un texte à l’autre, de mouvements de lumières, de déclamations, le public s’est comme resserré. Le château effraie. Ses escaliers se prolongent, ses couloirs, bien au-delà, des quelques salles aménagées. Personne n’aurait l’idée de s’éloigner, pas même un seul instant, dans cette nuit, dans ce froid, de cet espace, cette protection, qu’est devenu le petit groupe de spectateur, et les acteurs eux-mêmes, devant eux, au milieu d’eux, avec eux. L’espace est réduit. Il vous oblige à vous resserrer, les uns tout prêt des autres. Les regards se croisent, les sourires, parfois, approbateurs, toujours. Des spectateurs, tous se disent, sans un seul mot, rien qu’avec les yeux, que c’est là vraiment un magnifique spectacle, que l’idée est ingénieuse, qu’il fallait y penser, que les moyens mis en œuvre sont superbes, simples, et intelligents, tout à la fois. Les regards convergent pour se dire que c’est une offre culturelle de grande qualité, une indéniable valorisation du château de Tourlaville, à la mesure du charme des lieux, un travail simple des acteurs, mais bien pensé, et bien conçu. Et l’on se dit qu’il se fait des choses, ici, à Cherbourg-Octeville, en matière de culture, et qu’on a vraiment de la chance de pouvoir en profiter. Des yeux se sont croisés. Des corps, à quelque instant vite contrôlé, eux aussi se sont cherchés, et se sont rapprochés. Subtile alchimie que ce spectacle… »

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